F. Ferrari, R. van Haselen

Résumé

Contexte :

Nous avons étudié la sécurité et l’efficacité d’une nouvelle technique esthétique de kératopigmentation annulaire assistée par femtoseconde.

Etude de cas :

Une patiente de 21 ans en bonne santé générale et ophtalmologique, qui souhaitait changer la couleur de ses yeux. Elle a été traitée par une technique de kératopigmentation annulaire assistée par femtoseconde. Le pigment a été inséré dans un canal de la cornée (diamètre extérieur 9,3 mm ; diamètre intérieur 5,5 mm)
créé avec un laser femtoseconde à une profondeur de 225 μm. Huit mois après l’opération, il n’y avait
huit mois après l’opération, il n’y avait aucun signe de fuite, de diffusion, d’inflammation ou de tout autre effet néfaste sur la cornée, tant sur le plan objectif que subjectif.

Conclusion :

Cette procédure est une option prometteuse, sûre et efficace pour ceux qui souhaitent une kératopigmentation annulaire pour des raisons esthétiques.

Introduction

Le tatouage cornéen est utilisé depuis longtemps et a été mentionné pour la première fois par Galien au 1er siècle. Ces techniques sont principalement utilisées à des fins thérapeutiques, chez les patients présentant des défauts d’iris, de cicatrices cornéennes, de leucocorie, de diplopie strabique et du syndrome d’Urrets-Zavalia. L’amélioration des techniques chirurgicales et des colorants utilisés ont suscité un intérêt croissant pour l’examen de la cornée et pour le tatouage de la cornée à des fins esthétiques au cours des dernières années.
On sait cependant peu de choses sur la sécurité et l’efficacité de cette technique chez les sujets humains en bonne santé. Nous rapportons la sécurité et l’efficacité d’une nouvelle méthode de kératopigmentation esthétique dans un cas clinique.
Ce cas est rapporté conformément à la directive CARE Clinical Case Reporting. Le sujet a donné son consentement éclairé écrit pour la publication.

Etude de cas

Renseignements sur le sujet et problèmes présentés

Une femme de 21 ans d’origine maghrébine souhaitant changer la couleur de ses yeux s’est présentée à la clinique. Le sujet remplissait les critères d’éligibilité pour la procédure : elle est en bonne santé générale et ne présentait aucune lésion cornéenne ; le nombre de cellules cornéennes n’était pas <2.500 cellules par millimètre carré ; elle n’avait pas de cataracte, pas de kératocône et pas d’anomalie rétinienne. Le consentement écrit a été obtenu après explication de la nature et des risques potentiels de la procédure expliqué.

Résultats cliniques et évaluation diagnostique

Les paramètres suivants ont été évalués : nombre de cellules endothéliales cornéennes (microscope spéculaire, SP-1P, Topcon Corporation, Tokyo, Japon) ; champ visuel (modèle 745, Zeiss Humphrey Instruments, Jena, Allemagne) ; réfraction en dioptries et acuité visuelle en logMAR ; pachymétrie et topographie (Topographe, TMS-5, Tomey Corporation, Aichi-ken, Japon) ; et la pression intra-oculaire (Kerato Refractometer KR-1, Topcon Corporation)
Les valeurs préopératoires (18 mai 2016) et postopératoires du nombre de cellules endothéliales cornéennes, de la réfraction et de l’acuité visuelle, la pachymétrie et la pression intra-oculaire sont indiquées dans le tableau 1. Les cartes topographiques différentielles sont fournies en tant que matériel supplémentaire en ligne (pour tous les documents complémentaires en ligne, voir www.karger.com/doi/10.1159/000485554).

Chronologie

Les principaux aspects du rapport de cas sont résumés chronologiquement dans la figure 1.

Procédure chirurgicale et évaluation des résultats

La procédure préopératoire était la suivante : des lingettes Blephaclean pour le nettoyage des paupières
(1 par œil), deux fois par jour, de 3 jours avant jusqu’au matin de l’opération. Cinq minutes avant l’opération, une goutte d’oxybuprocaïne 0,4 % a été instillée dans les deux yeux.

La procédure chirurgicale était la suivante : le patient était placé sous le laser (laser femtoseconde VisuMax®, Carl Zeiss Instruments, Jena, Allemagne), et le centre de la cornée a été marqué au bleu de méthylène. Après le positionnement du cône laser, les yeux ont été traités avec le programme Intra-Corneal Ring (ICR)®, en réalisant un tunnel pour l’insertion d’anneaux intracornéens (utilisés dans le traitement du kératocône ou de la myopie modérée).

Les paramètres chirurgicaux étaient les suivants : diamètre externe, 9,3 mm ; diamètre interne, 5,5 mm ; profondeur de l’incision, 225μm ; 2 incisions radiales à 90° et 270°. Le tunnel a ensuite été disséqué avec une spatule ronde spécialement développée et brevetée [11] (référence P5042A et P5043A, Duckworth and Kent, Baldock, UK), qui a été suivie par l’insertion du pigment Neoris®-Biotic (Paris, France) à l’aide de la même spatule.

Le régime postopératoire était le suivant : collyre à l’azithromycine (Azyter) 1 goutte deux fois par jour, en commençant 2 h après l’opération, pendant 3 jours ; dexaméthasone (Dexafree) collyre 1 goutte deux fois par jour, à partir de 2 h après l’opération, pendant 2 semaines ; tréhalose (Thealose) 1 goutte 4 fois par jour, à partir de 2 h après l’opération, pendant 3 mois ; paracétamol 500 mg 1 comprimé toutes les 6 h pendant 24 h en cas de douleur ; huile de bourrache (Alphalarm) 1 capsule par jour, à partir du matin suivant l’opération, pendant 3 mois.

Suivi et résultats

Le suivi a consisté en des résultats perçus par le patient ainsi qu’en des évaluations photographiques et ophtalmologiques. La procédure chirurgicale s’est déroulée sans aucune complication, et un jour après l’opération, le patient a déclaré : « Honnêtement, tout s’est bien passé, sachant que c’est le deuxième jour, je n’ai plus aucune douleur. Je trouve que ça fait assez naturel. J’ai eu quelques bons commentaires, je ne suis pas déçu ».

Huit mois après l’intervention, la patiente a déclaré n’avoir rencontré aucun problème et être satisfaite du résultat.
L’aspect esthétique avant et 8 mois après l’intervention est représenté sur la figure 2.
Les principaux paramètres de sécurité ophtalmologique sont indiqués dans le tableau 1. Il ressort clairement du tableau 1 que ces paramètres sont restés stables pendant la période de suivi. En outre, la pachymétrie par tomographie par cohérence optique après 8 mois (25 janvier 2017) est représentée sur la figure 3.

Cette figure confirme la présence stable du pigment à 225 μm de profondeur. Il n’y a aucun signe de fuite ou de diffusion du pigment dans la cornée.
Le champ visuel était normal (60° temporellement des deux côtés). La topographie préopératoire comparée à la topographie de suivi à 8 mois (topographie différentielle) a confirmé qu’il n’y avait aucun changement anatomique dans les deux cornées (matériel complémentaire en ligne). Il n’y a eu aucun effet secondaire signalé à aucun moment du suivi.

Discussion

A notre connaissance, il s’agit du premier étude de cas complet décrivant l’innocuité et l’efficacité d’une procédure chirurgicale de kératopigmentation annulaire chez un sujet sain, conformément aux directives de CARE sur les rapports de cas cliniques. La sécurité a court et moyen terme de la procédure telle qu’elle a été employée chez ce sujet est encourageante : il n’y a eu aucun signe de fuite, de diffusion, d’inflammation ou de tout autre effet néfaste sur la cornée, tant sur le plan objectif que subjectif. Le pigment utilisé semble être stable. La vision du patient n’a été affectée négativement en aucune façon, et les résultats esthétiques ont été bons, comme le souligne la grande satisfaction du patient.

Le paramètre le plus sensible de la santé de la cornée est sans doute le nombre de cellules endothéliales de la cornée.Il est encourageant de constater que ce nombre de cellules est resté globalement stable. Une des limites de cette étude de cas est que 8 mois de suivi sont insuffisants pour évaluer la sécurité à long terme. D’autres données de sécurité à moyen et à long terme sont nécessaires.

Nous avons soigneusement mis au point notre nouvelle technique chirurgicale (appelée Neoris®) et avons testé sa faisabilité dans une étude sur les animaux. Nous avons également conçu et développé une spatule spéciale qui peut être utilisée pour la préparation du tunnel cornéen et l’insertion du pigment. L’auteur (F.F.) a été le premier à utiliser cette technique à des fins esthétiques chez l’homme en décembre 2013. Il s’agissait d’une patiente atteinte d’un cancer qui souhaitait depuis longtemps changer la couleur de ses yeux. Le contact avec cette patiente a été maintenu et, en août 2017, elle a fait part de sa satisfaction quant aux résultats obtenus.
Elle a signalé qu’elle était toujours satisfaite des résultats et qu’elle n’avait constaté aucun effet secondaire lié à la procédure. Ce dernier point est encourageant du point de vue de la sécurité à long terme.

Un aspect important de la procédure est le pigment utilisé. Ces pigments doivent être très stables et sûrs, mais ils doivent aussi paraître « naturels » d’un point de vue esthétique.
Des développements et améliorations supplémentaires sont encore possibles et nécessaires à cet égard.
L’utilisation de procédures de tatouage de la cornée à des fins esthétiques est relativement nouvelle dans le domaine de l’ophtalmologie.

A notre connaissance, un autre centre a développé une procédure similaire en réponse à la nécessité de traiter les défauts de l’iris et de la cornée. Ils ont publié une série de cas sur le tatouage esthétique de la cornée en utilisant 3 techniques différentes, y compris la kératopigmentation assistée par femtoseconde. En général, la sécurité de la procédure a été confirmée.
Cependant, chez certains de leurs patients, une deuxième procédure pour corriger la couleur a été nécessaire, et tous les patients ont signalé une photophobie légère à modérée, allant de 2 semaines à 3 mois après l’opération. Chez notre patient, aucune correction de couleur n’a été nécessaire, aucune photophobie n’a été signalée après l’opération et l’aspect esthétique semble plus naturel. Le pigment différent que nous utilisons pourrait expliquer cela.

À ce jour (octobre 2017), nous avons traité 63 cas avec cette procédure, avec des résultats positifs en termes de sécurité et d’efficacité. Dans une prochaine étape, nous prévoyons de publier une série de cas, montrant les résultats dans une grande variété de sujets.
Pour que cette procédure soit acceptable à des fins purement esthétiques, un excellent profil en bonne santé est une condition importante. Ce cas et nos autres expériences obtenues à ce jour sont très encourageants à cet égard. Notre procédure est une possibilité émergente prometteuse, sûre et efficace pour ceux qui souhaitent une kératopigmentation annulaire assistée par femtoseconde pour des pour des raisons purement esthétiques, ainsi que pour les patients souffrant de pathologies ophtalmologiques affectant l’apparence des yeux.

Remerciements

Nous remercions le Dr Mark Bischoff et le regretté Dr Jean-Paul Tiziano pour leur aide au développement de cette technique chirurgicale depuis ses débuts.

Déclaration d’éthique

Ce cas est rapporté conformément à la directive CARE Clinical Case Reporting. Le sujet a donné son consentement écrit pour la publication.

Déclaration de divulgation

Francis Ferrari est le copropriétaire de Neoris®, qui est un distributeur de la teinture utilisée.

Article scientifique DOI: 10.1159/000487345

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Fig. 1. Résumé chronologique. PIO, pression intra-oculaire.
Fig. 1. Résumé chronologique. PIO, pression intra-oculaire.
Fig. 2. Aspect esthétique avant (haut) et 8 mois après (bas) l'intervention.
Fig. 2. Aspect esthétique avant (haut) et 8 mois après (bas) l’intervention.
Fig. 3. Pachymétrie par tomographie par cohérence optique 8 mois après l'intervention.
Fig. 3. Pachymétrie par tomographie par cohérence optique 8 mois après l’intervention.
Tableau 1. Pachymétrie par tomographie par cohérence optique 8 mois après l'intervention
Tableau 1. Pachymétrie par tomographie par cohérence optique 8 mois après l’intervention

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